Que reste-t-il de nos années ?

Par Louise V. Labrecque le 15 mai 2008

Certains livres ne nous parlent que le temps qu’on les lit. Après, ils se referment et se taisent pour longtemps, voire pour toujours. Certains livres sont réellement ainsi, mais pas Les Années d’Annie Ernaux. Née il y a 67 ans, cette auteure contemporaine tente de comprendre, en signant ce livre, le monde où elle vit, depuis sa naissance jusqu’à aujourd’hui. Cette histoire, qui est un peu celle de sa vie, constitue la somme de tous ses livres.

Annie Ernaux n’a jamais fait dans la dentelle dans la quinzaine de livres qu’elle a publiés jusqu’à présent. Nous retrouvons ici la même audace, l’auteure, évitant de se complaire dans la fioriture, touche le lecteur avec des phrases qui claquent, avec une plume acérée aussi, dans une forme nouvelle de l’autobiographie.  Dans cet ouvrage d’imaginatiojn, tel un assemblage d’images, les photographies parlent avant de se taire à tout jamais. Dès la toute première phrase, le lecteur pose en effet les yeux sur cette affirmation : « Toutes les images disparaîtront ».

C’est un livre sans pitié. Et c’est précisément cette exploration de la mémoire collective française, dans la vérité des faits, sans faux-fuyant, qui permet de « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».  De plus, il y a dans ce livre un très fort rapport à l’intime. Dès qu’on en a parcouru les premiers mots, on comprend qu’on n’en sortira pas indemne. Un livre sans pitié, disais-je donc. Mais pas un livre cruel.

 

Le temps : allié ou adversaire ?

L’action se situe dans cette France d’après-guerre, celle où a grandi l’auteure. De 1940 à nos jours, tout fait image, superbement écrite, et amuse parfois le lecteur, car, plus que des clins d’œil, le livre est traversé, de part en part, par des références publicitaires et cinématographiques, des expressions oubliées, conférant un véritable travail de mémoire et un témoignage de société. Tout débute par la photo noir et blanc de cette petite fille, seule, debout sur les galets, en maillot de bain. Les marqueurs d’époque sont ici les supports médiatiques, les photos, beaucoup de photos, mais également les DVD, qui tous parlent au destinataire à la manière d’un photo-roman . Et « une autre forme de passé s’inscrivait, fluide, à faible teneur de souvenirs réels, comme si on ne pouvait se souvenir que les détails, les sensations, les circonstances de la prise, bref, des choses cruciales, en somme, à sauver de l’oubli. »

Nécessairement, cette espèce de solitude, qui accompagne le lecteur tout au long de l’ouvrage, a quelque chose d’émouvant, comme si la mémoire, toujours, avait besoin d’une chambre noire, pour se retrouver et développer ses trésors oubliés. En effet, en traversant plusieurs photos, l’auteure nous entraîne vers les événements cruciaux de l’époque de l’après-guerre : la Libération, la frénésie qui l’accompagnait, un véritable éloge de la liberté. On sent bien que l’auteure écrit sans chercher à tout prix construire une œuvre littéraire ; elle y parvient d’autant mieux, en intégrant sa vision critique avec détachement, en ayant presque l’air d’en rire.

 

Écrire la lumière

Également, subsiste dans cette quête du temps perdu et retrouvé quelque chose d’immense, tant chaque détail renvoie à la quotidienneté, aux choses concrètes de la vie de tous les jours. Au travers des photos et des souvenirs presque égarés, Annie Ernaux touche également au passage de la guerre d’Algérie, « sans ennemi, sans combattant, sans bataille ». Dans une écriture simple, qui amène à une réflexion politique, elle décrit mai 68 comme la vie qui se retire, sous les décombres et détritus.

« On écrit pour communiquer », martelait impitoyablement un des mes professeurs à l’université ; en effet ce « roman », original par sa forme littéraire et remarquable par la qualité de son écriture, n’en démords pas. Vous êtes prévenus, chers lecteurs : nous sommes ici sur un terrain « de communication » ; il n’y a donc pas de cachette derrière les personnages. Sans se mettre directement en scène, Annie Ernaux évite les clichés, autant que d’embellir l’action en inventant à chaque page des situations plus vraies que la réalité.  Donc, pas d’illusion ici, fort heureusement. Tout est limpide, presque objectif, sans aucun héros ambigu, sans lyrisme ou voyage en rond. D’ailleurs, on se demande souvent, en lisant un livre, où l’écrivain a appris à écrire. Cette question nous tenaille tout au long de la lecture de Les Années, tant l’écriture respecte une progression, dans un style trop fin pour ne pas être académique, malgré qu’il ait fallu à l’auteur, on le devine, de briser le moule à un moment donné, pour naître à ce style unique.

En somme, ce livre est finalement un programme-souvenir ; en conclusion, on laisse de la place au temps. On a vraiment juste à s’asseoir et à se laisser aller ; il faut juste attendre, tout est prévu, tout est planifié, car l’écriture fait son chemin. On tentera, à la fin, de sauver quelque chose de cette traversée, de notre passage sur Terre. Nous tenterons d’en saisir la lumière, en somme tout ce que les mots n’arrivent pas à exprimer, car « sauver quelque chose du temps où on ne sera plus jamais », c’est précisément une affaire de sensations, d’images, d’atmosphères. Tout ce que les mots, même géniaux, ne pourront jamais traduire, parce que les mots nous dépassent ; les livres nous dépassent. Toujours. Il le faut.  

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